La liberté d’expression à l’épreuve de la vérité

Retour sur la table ronde multiconvictionnelle du 23 avril 2026 à Arlon

Jeudi dernier, la ville d’Arlon accueillait une nouvelle table ronde organisée par le groupe multiconvictionnel arlonais. Fidèle à sa vocation de dialogue et de rencontre, ce collectif qui rassemble les représentants des cultes israélite, catholique, protestant, musulman, orthodoxe ainsi que de la laïcité propose chaque année des moments d’échange ouverts à tous. Après avoir coordonné notamment les célébrations du 21 juillet et de la Fête du Roi, le groupe invitait cette fois le public à une soirée de réflexion sur un thème brûlant d’actualité :

« La liberté d’expression à l’épreuve de la vérité : regards croisés des mouvements religieux et philosophiques à l’ère des réseaux sociaux et de la post-vérité. »

Dans un contexte où les réseaux sociaux amplifient la diffusion de l’information, où les algorithmes façonnent notre accès au réel et où la frontière entre vérité, opinion et manipulation semble parfois s’estomper, la question posée était ambitieuse :
Comment concilier liberté d’expression, responsabilité de la parole et exigence de vérité dans l’espace public ?

Quatre intervenants issus d’horizons différents ont apporté leur éclairage. Retour détaillé sur leurs contributions.

Un panel d’intervenants aux parcours riches et complémentaires

Julien Joseph – Regard du judaïsme

Ancien cadre et dirigeant d’entreprise, Julien Joseph a été président de l’Union des Jeunes Gens Israélites du Luxembourg pendant dix ans et membre du consistoire israélite durant 27 ans, notamment comme trésorier puis vice-président. Toujours engagé dans la communauté juive, il participe activement au travail de mémoire auprès du ministère luxembourgeois et à de nombreux comités.

Bosco d’Otreppe – Regard du catholicisme

Journaliste depuis 2012 à La Libre Belgique, Bosco d’Otreppe dirige aujourd’hui les pages Belgique du journal et l’équipe couvrant la politique et les questions de société. Spécialiste des questions religieuses, il a notamment vécu deux années à Rome pour suivre le conclave et les débuts du pontificat du pape François.

Jean-Jacques De Leeuw – Regard de la laïcité

Journaliste et ancien rédacteur en chef de RTL Belgium puis directeur de Bel RTL, il est aujourd’hui administrateur dans de nombreuses institutions culturelles et laïques. Sa longue expérience des médias lui confère une expertise particulière sur l’information et son rôle dans la société.

Jean-Louis Cornez – Regard protestant luthérien

Pasteur titulaire de l’Église luthérienne d’Arlon et évêque de la Fédération luthérienne francophone, Jean-Louis Cornez est également aumônier général de la Défense. Théologien, historien des religions et ancien chargé de cours universitaire, il possède un parcours impressionnant mêlant théologie, sciences religieuses et expérience internationale.

Regards croisés sur liberté d’expression et vérité

Le judaïsme : la parole comme responsabilité morale

Julien Joseph a placé son intervention sous le signe du 9ᵉ commandement :
« Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. »

Pour la tradition juive, la liberté d’expression est fondamentale mais elle n’est jamais absolue. Elle est limitée par les devoirs envers autrui et envers Dieu.

Il a souligné plusieurs points forts :

  • La révolution numérique est surtout quantitative : la vitesse et la diffusion de l’information ont explosé.
  • La tradition juive condamne la médisance et la diffusion de rumeurs : « Ne va point colportant le mal parmi les tiens ».
  • Diffuser une information implique une responsabilité personnelle et la nécessité de vérifier la vérité.
  • La liberté perd sa valeur lorsqu’elle est utilisée pour nuire.
  • L’État ne devrait intervenir que face à l’incitation à la violence, mais la société doit renforcer la sensibilisation aux normes du discours.

Un message central a émergé : la religion appelle chacun à devenir porte-parole de la vérité avec intégrité.

Le catholicisme : liberté, vérité et responsabilité dans le débat public

Bosco d’Otreppe a retracé l’évolution historique de la position catholique sur la liberté d’expression.

Autrefois méfiante vis-à-vis de la liberté de presse, l’Église a profondément évolué, notamment grâce à Jacques Maritain et au Concile Vatican II.

Aujourd’hui, la position catholique repose sur plusieurs convictions :

  • L’Église ne doit pas imposer des normes politiques mais participer au débat public.
  • La liberté de conscience et d’expression est reconnue et défendue.
  • Cette liberté implique une responsabilité morale : prendre en compte les conséquences de ses paroles.
  • Sur les réseaux sociaux, le débat devient souvent un combat de clans plutôt qu’une recherche de vérité.
  • Distinction essentielle entre :
    • médias d’opinion fondés sur des faits,
    • médias de propagande défendant une idéologie.

La liberté d’expression est donc valorisée, mais au service de la foi, de l’espérance et de la charité.

La laïcité : la liberté d’expression comme pilier démocratique

Jean-Jacques De Leeuw a présenté la vision laïque, fondée sur la raison critique et la méthode scientifique.

Points clés de son intervention :

  • La liberté d’expression est une valeur centrale d’une société démocratique, mais elle n’est pas absolue.
  • Elle inclut le droit de heurter les convictions, tant que les droits d’autrui sont respectés.
  • Le blasphème relève de la liberté d’expression.
  • La vérité n’est pas figée : elle évolue grâce à la science, à la recherche et à la confrontation des idées.
  • Il n’existe pas de vérité révélée qui s’imposerait à tous : la vérité est un travail collectif toujours révisable.

Dans un monde marqué par les fake news, la laïcité insiste sur la nécessité du libre examen, du doute et de la vérification méthodique des faits.

Le protestantisme : la crise contemporaine de la vérité

Jean-Louis Cornez a proposé une réflexion originale sur la confusion entre vérité et réalité dans le monde contemporain.

Parmi les idées fortes :

  • Les technologies modernes dépassent les limites de l’entendement et favorisent la confusion entre réel et imaginaire.
  • La vérité relève du cœur et du vécu personnel, tandis que la réalité cherche l’universalité.
  • Notre époque souffre d’une forme de « schizophrénie » collective entre ces deux dimensions.
  • Le christianisme et la modernité portent chacun une part de responsabilité dans cette situation.

Selon lui, la solution commence par un travail intérieur : soigner la fracture entre vérité personnelle et réalité collective.

Une soirée riche en dialogue

Après ces interventions, la soirée s’est poursuivie par un temps d’échanges avec le public, prolongeant la réflexion dans un climat respectueux et constructif.

Cette table ronde a montré combien la question de la liberté d’expression traverse toutes les convictions. Si les approches diffèrent, un point commun émerge :
la liberté de parole est indissociable de la responsabilité et de la recherche de vérité.

Dans une société marquée par la rapidité de l’information et la polarisation des débats, cette soirée aura offert un espace précieux de dialogue et de discernement.

Merci à Mr Hugues DELACROIX, brillant modérateur de la soirée, qui nous a fourni l’essentiel des informations reprises dans cet article